Comprendre la douleur: des perspectives encourageantes

par Sandra Cusson

 

J’ai toujours pris grand soin de ma santé.  Je m’intéresse à la chose, je suis active mais sans excès, sans surpoids, je m’alimente sainement et je tente de cultiver la paix d’esprit.  Malgré tout, il y a environ deux ans, j’ai commencé à ressentir des douleurs de plus en plus dérangeantes, surtout au dos, au cou et aux épaules.  J’ai alors consulté une série de professionnels de la santé pour tenter d’améliorer ma condition et mon bien-être : médecin, physio, chiro, ostéo,…  Le diagnostic : je suis en super forme mais j’ai quelques troubles mineurs de la posture… comme tout le monde!  Et la petite hernie discale détectée à la résonnance magnétique?  « Madame, à votre âge (j’ai 52 ans), vous avez une colonne vertébrale en bonne santé. Oui, vous avez bien quelques petites compressions ici et là mais c’est tout à fait mineur et dans la normalité des choses.  Rien pour expliquer vos douleurs ou inconforts. »  Bon, au moins, me voilà rassurée… mais la douleur est bien réelle, au point que je ne peux pas rester assise plus de 15 minutes sans avoir l’impression d’avoir une brique dans le dos…

Mon fils Jules, étudiant en kinésiologie, me suggère alors de consulter l’un de ses professeurs qui s’intéresse particulièrement aux maux chroniques.  Me disant que je n’ai rien à perdre, je prends alors un rendez-vous à la clinique de kinésiologie de l’Université de Montréal.  C’est là que peu à peu, j’ai découvert une foule de choses que j’ignorais totalement au sujet de la douleur.

 

Les travaux de Butler et Moseley

 

En effet, les plus récentes recherches dans le domaine de la douleur, et particulièrement les travaux des scientifiques Lorimer Moseley et David Butler, de l’Université Southern Australia, m’ont ouvert la porte à la compréhension de tout un monde : ce qui se passe réellement dans le corps et dans le cerveau lors d’un épisode de douleur.  À cet effet, une vidéo d’une quinzaine de minutes, fort amusante et par moments, carrément hilarante, est disponible sur Youtube – Why things hurt .  Le professeur Moseley (qui n’a rien d’un universitaire ennuyant) y offre une belle introduction à ses travaux.

C’est ainsi qu’aidée par un intervenant en kinésiologie responsable de formation clinique, j’ai pu enfin lever le voile sur ma douleur et surtout, reprendre les choses en mains.  J’ai compris que la douleur est un mécanisme de protection essentiel au maintien de la vie.  Qu’elle est produite exclusivement dans le cerveau et que sa fonction est d’inciter une personne à faire ce qu’il faut afin de se mettre hors de danger.  J’ai appris que la douleur est une expérience subjective et qu’un même stimulus peut être interprété de manière totalement différente par deux individus (ou le même individu), selon le contexte, l’état d’esprit et une foule d’autres choses. Dans les faits, la douleur n’entretient que très peu de liens avec le niveau de dommage aux tissus corporels.

Une des clés est de comprendre la distinction entre douleur et nociception, c’est-à-dire l’activité par laquelle les neurones envoient au cerveau, en tout temps, de l’information sur les différentes sensations du corps : c’est chaud, c’est froid, ça pique, la surface sous mes pieds est dure, etc.  Parfois, ce message inclut l’idée d’un danger pour les tissus (par exemple : c’est vraiment trop chaud, là); dans ce cas, il peut induire ou ne pas induire de douleur, selon ce que le cerveau décidera.

 

Le rôle central du cerveau

 

Le cerveau agit donc comme une sorte de « bureau central » qui reçoit toutes les informations, trouve un sens et commande la réponse qui lui semble la plus appropriée.  Pour le cerveau, la priorité demeure simple : le maintien de la vie et de la capacité de reproduction.  C’est donc le cerveau (le bureau chef) qui contrôle.  Il peut même décider de fermer un « bureau régional » (par exemple, la moelle épinière) via l’envoi d’un flot de substances chimiques : opiacées, sérotonine, morphine, etc.  La puissance de ce réseau de transmission ne fait aucun doute et il existe plusieurs cas documentés de blessures graves avec absence de douleur.

 

L’hyper sensibilisation du système nerveux

 

Ceci dit, pourquoi, malgré mon excellente condition physique, ai-je toujours mal au dos ou aux épaules?  C’est ici qu’entre en jeu une autre notion importante, celle du système nerveux hyper sensibilisé.

Parfois, le cerveau conclut, de manière erronée, qu’une menace demeure et que le corps a besoin de toute la protection possible et ce, à n’importe quel prix; c’est ce que l’on appelle un système nerveux hyper sensibilisé.  Cet état peut survenir, par exemple, suite à une blessure : bien que les tissus blessés aient eu amplement le temps de guérir, le cerveau persiste à envoyer des messages de douleur.  C’est une situation fréquemment observée pour les maux de dos chroniques : le système nerveux utilise la douleur non pas pour informer d’un dommage ou d’un danger, mais dans un but de protection à tout prix, un peu comme si toute sensation associée à la zone en question était interprétée comme dangereuse et douloureuse alors qu’en réalité, il n’en est rien.  Cet état d’hypersensibilisation peut même s’étendre aux parties du corps avoisinantes, ce que l’on nomme l’effet de « smudging ». Les indices d’un système nerveux hyper sensibilisé sont présentés dans l’encadré 1.

 

La bonne nouvelle est qu’il est possible de briser le cercle vicieux d’un système nerveux hyper sensible.  Pour ce faire, les clés sont (dans l’ordre) : la connaissance biologique de ce qui se passe dans le corps et le retour progressif au mouvement.  Les principales stratégies sont résumées dans l’encadré 2.

 

Le vieillissement

 

De surcroît, ces connaissances sont très encourageantes pour les personnes vieillissantes.  En effet, si des altérations surviennent lentement et graduellement, comme c’est le cas dans le processus normal de vieillissement, le cerveau conclut, la plupart du temps, qu’il n’existe pas réellement de danger et que par conséquent, il n’est pas nécessaire de produire un message de douleur ou de commander une action spécifique.  Par exemple, la plupart des personnes âgées ayant des articulations usées n’en sauront jamais rien.  De même, plusieurs personnes ayant des nerfs endommagés, altérés ou comprimés n’ont pas de symptômes.

 

 

Encadré 1 : Indices d’un système nerveux hypersensible

 

 

• La douleur persiste malgré le fait que les tissus ont eu amplement le temps de guérir (environ 6 semaines pour la majorité des blessures);

 

• La douleur se diffuse aux parties du corps avoisinantes;

 

• La douleur augmente; le cerveau reçoit le message (erroné) que le niveau de danger pour les tissus a augmenté;

 

• De plus en plus en mouvements (même de petits mouvements) occasionnent de la douleur;

 

• La douleur devient imprévisible; elle peut survenir après une période de latence, ne pas suivre les mêmes stimuli, etc.

 

• La douleur est davantage liée aux pensées, aux sentiments ou à l’état général du corps : colère, tristesse, dépression, anxiété, rhume, etc.

 

• La douleur est liée à d’autres menaces, antérieures, actuelles ou anticipées.

 

 

Encadré 2 : Des stratégies pour aider à ramener le système nerveux à son état antérieur de sensibilité

 

Entraîner son cerveau

 

• Identifier toutes les menaces qui pourraient affecter la douleur; TOUT ce qui est susceptible d’accroître la perception du cerveau d’un besoin de protection peut faire augmenter la douleur.  Concrètement, dresser une liste de vos peurs, de manière à en prendre conscience.  C’est la partie la plus difficile, mais elle est essentielle;

 

• Acquérir une meilleure compréhension de ce qui se passe dans votre corps, par exemple, en lisant cet article ou encore le volume Explain Pain de Butler et Moseley;

 

• Établir les objectifs que l’on souhaite atteindre et être patient;

 

• Garder en tête que ceci a pour but de faire progresser le seuil « protégé par la douleur » vers un niveau plus approprié (le niveau d’avant la blessure, par exemple).

 

Entraîner son corps

 

• Reprendre doucement et graduellement les activités physiques que l’on aime;

 

• Repousser (un peu) les limites de la douleur, sans l’éviter ni passer outre.  Trouver un équilibre.  Par exemple, tolérer un léger inconfort et observer ce qui arrive;

 

• Garder un esprit positif et procéder par essais, erreurs et ajustements. La progression n’est pas linéaire mais en dents de scie;

 

• Planifier ses progrès, établir de petits objectifs atteignables et progresser graduellement vers ceux-ci.

 

 

Encadré 3 : « C’est dans la tête… »

 

Qui n’a pas entendu l’évocation de cette phrase, prononcée par un thérapeute, au sujet d’un patient se plaignant de douleurs chroniques?  Selon les scientifiques Butler et Moseley, la douleur est bien réelle… même si elle origine du cerveau bien plus que des tissus.  Dans les faits, chez un individu dont le système nerveux est hyper sensibilisé, un scan du cerveau démontrerait bel et bien l’activation des circuits de douleur.  Mais la bonne nouvelle, c’est qu’il est tout à fait possible d’entraîner son cerveau à émettre des signaux plus appropriés (non hypersensibles).  Pour cela, il faut d’abord et avant tout comprendre ce qui se passe dans le corps et dans le cerveau.  Malheureusement, bien des thérapeutes croient que leurs patients sont incapables de comprendre ces notions…

 

 

Références

 

David S. Butler et G. Lorimer Moseley.  Explain Pain. Edition 2.  Noigroup Publications, Adelaide, Australia, 2013.

 

Pain. Is it all just in your mind? Professor Lorimer Moseley – University of South Australia